Article du Monde , le sacré une notion frontiere , une zone qui nous permet d'etre .
La furie terroriste s’est abattue sur Paris le 13 novembre, quelques heures avant les obsèques de René Girard, en Californie. Il y a une cruelle ironie dans cette coïncidence, car pour rendre raison de cette violence insensée, rien n’est sans doute plus urgent que de se reporter à l’anthropologie de la violence et du sacré du professeur de Stanford.
« Ils m’ont haï sans raison », dit l’Evangile selon saint Jean. On traduit souvent le mot grec correspondant par « sans cause ». Ce mot renvoie en fait à la gratuité du don (dôron). Cette violence gratuite a certainement des causes, mais rien qui ressemble à un début de raison, rien qui dépasse l’imbécillité meurtrière. Comme si ces criminels étaient des hommes économiques rationnels, on s’est demandé quels intérêts les portaient à agir comme ils l’ont fait. Mais l’intérêt (inter esse), rappelait Hannah Arendt, c’est d’abord le monde d’objets qui se tient entre les hommes, les empêchant de tomber les uns sur les autres en une mêlée violente, de la même manière que la table réunit les convives en les séparant. La violence du 13 novembre a ceci de terrible qu’elle fut sans objet et qu’elle détruit toute objectivité.
On a pu dire de l’œuvre de Girard qu’elle avait révolutionné les sciences de l’homme. Qu’a-t-elle apporté à la pensée de l’économie ? La science économique prétend que sa validité est universelle, qu’elle vaut pour les Indiens Navajo non moins que pour les traders de Wall Street, pour le comportement criminel comme pour les investissements énergétiques. Elle est donc incapable de penser ses conditions de possibilité historiques et anthropologiques. La théorie girardienne vient précisément combler ce manque.
Il fallait l’éclipse du sacré pour que l’économie puisse s’épanouir jusqu’à occuper, dans nos vies individuelles comme dans le fonctionnement de nos sociétés, la place immense qui est la sienne. Avec ses rituels (le sacrifice) comme avec ses interdits et obligations (le devoir de venger le sang versé), le sacré, pour Girard, est le moyen violent qu’ont trouvé les sociétés humaines pour tenir en échec leur propre violence.
L’économie est violente
Le sacré contient la violence dans les deux sens du verbe « contenir » : avoir en soi et faire obstacle. La sécularisation engendrée par le christianisme nous a privés de ce moyen, et c’est l’économie qui l’a remplacé. L’économie, elle aussi, peut faire barrage à la violence par des moyens violents.
L’économie est violente, c’est évident. Qu’elle soit aussi un facteur de paix, c’est ce qu’a pensé une tradition libérale qui va de Montesquieu et des Lumières écossaises jusqu’aux fondements du traité de Rome instituant l’Europe. Aujourd’hui encore, le Rwanda mise tout sur la croissance économique pour s’arracher au piège du ressentiment et de la vengeance.
Les passions mauvaises sont contagieuses. L’indifférence réciproque et le retrait égoïste dans le domaine des intérêts privés, voilà les remèdes que l’on imaginait au mimétisme de la violence. L’unidimensionnalisation des êtres réduits à leur capacité de calcul économique, l’isolement des individus et l’appauvrissement des relations, la prévisibilité des comportements, bref, tout ce que l’on décrit comme l’aliénation des personnes dans la société capitaliste, était pensé comme devant mettre fin à la lutte meurtrière et dérisoire des hommes pour la grandeur, le pouvoir et la reconnaissance. Il y a quelque chose de fondamentalement sain dans la logique de l’intérêt. Si elle gouvernait le monde, celui-ci serait un endroit beaucoup plus habitable qu’il ne l’est en réalité.
Mais la tache aveugle de la vision économique des choses, c’est que, faisant de l’intérêt une donnée indépassable de la nature de l’homme, elle n’imagine pas la possibilité qu’il n’y ait plus d’intérêt, plus d’objet, plus de monde commun – simplement, la violence pure. Après le 11 septembre 2001 à New York, le 13 novembre à Paris est comme le signe que le monde est en train de prendre ce chemin. C’est le diagnostic que portait René Girard dans les dernières années de sa vie.
- Jean-Pierre Dupuy (Philosophe, professeur à l’université Stanford, Californie)
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